Invité à s’exprimer, virtuellement, au « Sommet sur le Web » qui s’est tenu à Lisbonne (Portugal) du 1er au 4 novembre - le secrétaire général de l'ONU, Antonio GUTERRES, n’a pas caché son inquiétude. « La moitié de l'humanité - en particulier les femmes et les filles des pays en développement et les populations vulnérables - n'a pas accès à l'Internet et ceux qui sont en ligne sont confrontés à des menaces qui ont été amplifiées par la pandémie », s’est alarmé le dirigeant onusien, d’origine portugaise. Un constat particulièrement vrai sur le continent africain où, malgré de réels progrès enregistrés au cours des dernières années, nombre de défis liés à l’accès au numérique restent encore à relever (déficiences du réseau existant, faible taux de connectivité [15 % en 2020 contre près de 80 % en Europe]…). Sans parler de la charge financière associée à cette gageure : un rapport conjoint de la Banque mondiale et de la Commission du haut débit des Nations Unies estime ainsi le coût de la réduction de la fracture numérique en Afrique d’ici 2030 à 100 milliards de dollars.
« Une vaste bibliothèque d'informations est en train d'être constituée sur chacun d'entre nous. Pourtant, nous n'avons pas les clés de cette bibliothèque »
Mais au-delà de la nécessité d’œuvrer à un accès large et équitable à la connectivité internet, bien d’autres thèmes ont été discutés au cours de cette édition 2021 du sommet sur le Web, tels que le harcèlement en ligne, la désinformation, le cybercrime mais aussi, et surtout, l’exploitation des données numériques, qui est aujourd’hui un enjeu économique planétaire. De fait, la portée croissante des plateformes numériques et l'utilisation abusive des données seraient parmi les plus grands périls, selon le chef de file de l’ONU. « Une vaste bibliothèque d'informations est en train d'être constituée sur chacun d'entre nous. Pourtant, nous n'avons pas les clés de cette bibliothèque. Nous ne savons pas comment ces données ont été collectées, par qui, et à quelles fins. Mais nous savons qu'elles sont exploitées pour influencer les opinions, manipuler les comportements et violer les droits de l'homme. Cela érode la confiance, menace le contrat social et sape la démocratie », a déploré António GUTERRES.
Directrice exécutive de l’ONG Internet sans frontières et membre de la Digital Civil Society de l’Université de Stanford (Etats-Unis), la camerounaise Julie OWONO ne dit pas autre chose lorsqu’elle explique que les grandes entreprises du numérique « prennent des informations essentielles pour les individus, y compris pour les États, sans forcément contribuer par ailleurs de manière proportionnelle localement à ce que leur plateforme puisse avoir un impact positif en matière de respect des libertés individuelles ». Notamment en Afrique, où « il y a très peu de contre-pouvoirs » face à ces puissantes sociétés. Résultat, pour cette figure de la société civile africaine, « ce manque de respect de la vie privée peut apparaître comme une exploitation néocoloniale des données ».
Dans son allocution, le secrétaire général des Nations Unies a toutefois conclu par une note optimiste, en appelant les participants du sommet à « aller au-delà du paysage fragmenté actuel de la gouvernance numérique pour exploiter les données pour le bien de tous » et ce afin de « garantir que les droits de l'homme hors ligne sont les mêmes que les droits de l'homme en ligne ». Julie OWONO pense pour sa part que la meilleure façon de changer la donne est de « s'engager avec les entreprises [concernées] » car nombre de ces organisations sont en réalité « ouvertes au changement et parfois mettent directement en œuvre les recommandations », explique la Directrice d’Internet sans frontières, qui juge par ailleurs nécessaire « l'action d'organisations régionales telles que l'Union Africaine ».
« Plus que jamais, la technologie rapproche les gens : libérons ses promesses pour façonner un monde plus sûr, plus durable et plus inclusif »
De son côté, l’ONU a mis en place, depuis l’année dernière, une feuille de route pour la coopération numérique, avec une ambition forte : « un avenir numérique plus ouvert, libre, diversifié et sûr pour tous », où l'Internet serait un droit humain fondamental. Mais à plus court terme, les équipes onusiennes se sont fixées un premier objectif, l’établissement d’un « Pacte numérique mondial entre les gouvernements, le secteur privé et la société civile », lors du Sommet du Futur en 2023. « Plus que jamais, la technologie rapproche les gens : libérons ses promesses pour façonner un monde plus sûr, plus durable et plus inclusif », a conclu Antonio GUTERRES, lors de son discours au sommet mondial du Web .